Enseignante et Directrice de l’Institut des études hispano-Lusophones, Oumama Aouad Lahrach nous ouvre, au cœur de la médina de Salé, les portes de sa demeure familiale. C’est dans ce microcosme relié à l’histoire de la ville qu’a pris naissance sa relation à la littérature, aux autres et au monde. Oumama Aouad revendique les dimensions culturelles multiples de sa marocanité et ne cesse d’œuvrer à la construction des liens entre l’Espagne, le continent sud-américain et le Maroc.
Une demeure familiale, à Salé, et sa relation historique à la ville
« C’est une maison qui date du siècle dernier, au début des années trente. Mon grand-père en était le propriétaire. Mais ce fut mon père qui en conçut le plan et la décoration et supervisa les travaux. C’est la maison qui m’a vu naître, où je me suis mariée et où s’est éteint mon père. Il était l’âme de cette maison et l’un de ses derniers habitants. Elle est pleine de souvenirs de famille qui se mêlent à des souvenirs historiques. Elle a un poids dans l’histoire de la ville. Des choses importantes se sont passées ici. Son architecture est traditionnelle, mais très originales pour l’époque. On y retrouve l’esthétique de la demeure arabo-musulmane, repliée sur elle-même, secrète, avec le style arabo-andalou parvenu ici par un phénomène d’aller retour. Dans les années vingt, le style sévillan était à la mode. La maison est typiquement patriarcale par sa structure. Édifiée sur une vaste superficie, elle est composée d’appartements indépendants et d’annexes pour chaque famille nucléaire. On y retrouve le patio et les salons constituant ce que l’on appelle ad-dar, le noyau central de la demeure. Le salon principal brille par le faste des zelliges de ses murs et par les splendides vitraux des fenêtres qui donnent sur le patio. Sa décoration est d’une remarquable inspiration nasride. Tous les murs sont traversés par des frises de zellige, bordées d’une inscription en calligraphie andalouse, devise de la dynastie nasride « La Ghaliba illa Allah » « Dieu seul est vainqueur », Un texte qui reproduit le modèle original, celui de l’Alhambra, et se prolonge dans le temps et dans l’espace. Quelle ne fut ma surprise lorsque je reconnus dans une station chic de Buenos Aires, les mêmes frises de zellige que celles de cette maison, inspirées de l’Alhambra. Les maîtres artisans qui en travaillèrent le stucage étaient des Portugais, le maître Ramirez et son fils. Dans cette maison habitait la grande famille, mon grand-père avec ma grand-mère, mon père, ses sœurs … Toutes les rencontres de famille, les fêtes, les cérémonies y avaient lieu. C’est à travers cette maison, et en elle, que me sont parvenus les échos et les reflets de l’histoire ancienne et récente de Salé. Ils me sont parvenus dans le miroir de l’histoire de mes ancêtres qui ont collaboré aux heures de gloire de l’histoire de Salé, en tant que guérilleros de la mer d’abord, puis comme érudits et cadis, jurisconsultes. Des événements qui ont marqué l’histoire de la famille et de la ville, j’en citerais deux. Le premier, hautement significatif, a lieu en 1947, lorsque le Roi Mohammed V lance un appel à la scolarisation des Marocains et des Marocaines et charge sa fille, Lalla Aicha, d’exhorter les fillettes et les femmes à prendre le chemin de l’école et d’ôter le voile, prenant exemple sur la princesse elle-même. Sous l’égide de son père, elle entreprend une campagne de sensibilisation dans quelques villes importante : Fès, Casablanca, Marrakech, Tanger et Salé. C’est dans le patio de la maison de mon grand-père que Lalla Aïcha a lu ce discours devant une assemblée d’illustres personnalités slaouies. Ce que mon père nous racontait, c’était la présence incognito du Roi et de ses fils, parmi lesquels le futur Roi Hassan II. Ils étaient entrés par la porte de service et s’étaient réfugiés à l’étage où mon père ainsi que d’autres membres de la famille les ont accueillis.
À travers les jalousies, ils regardaient sans être vus, occupant ainsi le lieu traditionnellement réservé aux femmes. L’autre fait marquant, à mes yeux, et dont la maison a été le théâtre, est une réunion internationale des représentants des Partis communistes en 1967.
Grâce à un cousin de mon père, membre du Parti communiste marocain, la rencontre eut lieu à la maison. Parmi les participants, le grand écrivain cubain Alejo Carpentier, qui venait de Paris où il représentait le gouvernement castriste. Mais ce n’est que-quelques années plus tard, lorsque j’étudiais à Paris, que je compris qui était Alejo Carpentier. »